Marin Ledun – Avec le roman noir on raconte l’autre histoire

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Marin Ledun a envoyé son premier manuscrit, sans trop y croire, au petit bonheur la chance. Son texte a été publié, lui a été adopté par la grande famille des auteurs de romans noirs. Cette famille qui décortique le réel, sous couvert de fiction, pour mieux réfléchir et faire réfléchir. Certes le quotidien n’est pas toujours rose, mais si on ne croit pas au changement, « pourquoi se lever le matin ? », s’interroge l’écrivain.

« J’étais dans une période de souffrance au travail », se rappelle Marin Ledun, « une période un peu floue ». En 2007, lorsque paraît Modus Operandi, son premier roman, l’écrivain vient de se mettre au vert, au plutôt au bleu. Il a fraîchement quitté les Rhône-Alpes pour la façade Atlantique dans le sud-ouest de la France. « Contre toute attente mon manuscrit a eu du succès ». Un succès qui est arrivé à point nommé.

« Apprendre m’intéressait »

Bon élève, Marin Ledun n’a pas souhaité suivre une filière scientifique. « Par esprit de contradiction je suis allé en économie. » Après le lycée, il est entré à l’université, « un peu par hasard, parce qu’apprendre m’intéressait ». Il a suivi une filière économie, obtenu une licence. « Finalement je me suis lassé des chiffres. » Il a changé de voie et s’est engagé en sciences de l’information et de la communication. Un champ qui l’a séduit jusqu’à la thèse. « J’ai un doctorat en communication politique. Ensuite, j’ai été embauché au service recherche et développement de France Télécom. »

Pendant plusieurs mois, il a partagé un bureau avec une jeune femme, chercheuse en bio nanotechnologie. Elle essayait de concevoir un enfant par fécondation in vitro. « Ce dont nous parlions beaucoup ensemble. J’ai eu envie d’aller plus loin dans notre discussion et j’ai écrit sur le sujet. Il a œuvré avec rigueur car, se plait-il à dire, « Il ne faut pas se prendre au sérieux mais il faut faire les choses sérieusement ». Déjà l’écriture n’était pas un loisir. La vingtaine de pages, qui devait rester confidentielle, est devenu le chapitre principal de Modus operandi. « J’ai rédigé un manuscrit que j’ai envoyé à plusieurs maisons d’éditions, sans trop y croire. Je suis un grand lecteur, j’ai regardé ma bibliothèque, noté les noms des éditeurs que mon texte pouvait intéresser et je l’ai fait suivre. » Il n’a pas tardé à y avoir des retours. Quatre éditeurs l’ont accepté.

En parallèle à son aventure littéraire, Marin Ledun a vu ses conditions de travail se détériorer. Entre 2008 et 2009, dix salariés de France Télécom se sont donné la mort sur leur lieu de travail. L’observatoire du stress et des mobilités forcés (un organe créé par des salariés syndiqués de la société) a recensé le premier cas de suicide en février 2008 mais, les mois qui ont précédé le drame étaient déjà difficiles à vivre. Marin Lerun a démissionné en 2007, affecté.

Une suite logique

La parution de son premier roman aux éditions Au Diable Vauvert est arrivée lorsque Marin Ledun a retrouvé un équilibre près des eaux atlantiques. Il a ouvert les yeux sur le nouvel horizon qui se découvrait. « J’ai pu alors vraiment réaliser ce qui m’arrivait. » Il ne s’est pas remis à chercher du travail dans la branche où il se trouvait avant de démissionner. Il a fait de l’écriture son métier. « Le processus d’écriture romanesque ne m’a pas essoufflé. J’avais un parcours de militant syndical politique au cours duquel j’avais beaucoup écrit, mes recherches m’ont aussi entrainé à la rédaction, j’ai signé plusieurs publications en préparant ma thèse. » Mais tous ses textes s’adressaient jusqu’alors à un public plus que restreint. Quelques poignées seulement de passionnés, engagés, spécialistes parcouraient ses lignes. En passant au roman noir, la littérature populaire de critique sociale, Marin Ledun a pu toucher un public plus large. « On raconte l’autre histoire. On ne parle pas de l’histoire officielle, politique mais de vous et moi et de la manière dont nous recevons tout ça. Avec des personnages et des histoires on peut plaire à des lecteurs qui n’ont pas l’habitude de lire. » Le roman suscite la réflexion. « Et puis, dans le fond, ça se dessinait logiquement entre mon parcours syndical et ma thèse. »

Depuis 2007, il signe en moyenne un ouvrage tous les ans ou tous les ans et demi. Il a à son actif une vingtaine de livres, dont trois romans jeunesse, des nouvelles, des essais. Il a été salué par la critique, a reçu de très nombreuses récompenses et Les Visages écrasés a été porté à l’écran par le réalisateur Louis-Julien Petit. En tête d’affiche : Isabelle Adjani. Elle prête ses traits à l’héroïne, Carole Matthieu, médecin du travail dans une entreprise aux techniques managériales écrasantes.

Marin Ledun n’a jamais quitté sa famille d’adoption. « Le roman noir est une littérature de l’urgence, il décortique les mécanismes du réel même s’il se place dans le cadre de la fiction. À l’inverse du thriller, décrivant un monde en ordre dans lequel évolue un élément de désordre, le méchant criminel, le roman noir raconte un monde en désordre où chacun essaie de remettre un peu d’ordre, de créer des liens. » L’histoire n’est pas toujours sombre et la fin pas nécessairement malheureuse. Comme dans la vraie vie, du moins l’espère l’auteur.

Si Marin Ledun reste fidèle au roman noir « c’est parce qu’il décrit le mieux le monde dans lequel nous vivons, un monde où se trouve une certaine violence écologique, économique, sociale ». C’est aussi parce que c’est le genre de littérature qui le touche au cœur. « Je lis de la poésie, de la science-fiction, des thrillers… mais je suis plus sensible au roman noir. » C’est peut-être aussi parce qu’en suscitant la réflexion dans toutes les couches sociales de la population, chez des lecteurs de tout âge, homme ou femme, l’humanité peut entrevoir des jours meilleurs. « Tout n’est pas rose actuellement, il faut être lucide, mais si tout le monde baisse les bras, si on n’avance pas ensemble avec une volonté de changement et la volonté d’y croire, alors tout cela, écrire, se lever le matin, ne sert à rien. »

Crédit photo : José-Luis Roca / Flammarion 

couv-en-douceEn douce…

Ed. Ombres noires (2016)

Sud de la France. Un homme est enfermé dans un hangar isolé.
Après l’avoir séduit, sa geôlière, Émilie, lui tire une balle à bout portant. Il peut hurler, elle vit seule dans son chenil, au milieu de nulle part. Elle lui apprend que, cinq ans plus tôt, alors jeune infirmière, elle a été victime d’un chauffard. L’accident lui a coûté une jambe. Le destin s’acharne. La colère d’Émilie devient aussi puissante que sa soif de vengeance.

Les visages écrasés

Ed. Le Seuil. Collection Roman noir (2011) Adapté au cinéma en 2016

« Fascinée, je contemple de nouveau le semi-automatique. L’idée me traverse l’esprit de le retourner contre moi mais, encore une fois, Vincent n’est le problème. Il le sait, je le sais. Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. La tension permanente suscitée par l’affichage des résultats de chaque salarié, les coups d’œil en biais, les suspicions, le doute permanent. La valse silencieuse des responsables d’équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles. L’infantilisation, les sucettes comme récompense, les avertissements comme punition, les objectifs inatteignables. Les larmes qui coulent pendant des heures, une fois seul, mêlées à une colère froide qui rend insensible à tout le reste. Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, les caméras de surveillance, la double écoute, le flicage, la confiance perdue. La peur et l’absence de mots pour la dire. Le problème, c’est l’organisation du travail et ses extensions. Personne ne le sait mieux que moi. Vincent Fournier, 13 mars 2009, mort par balle après ingestion de sécobarbital, m’a tout raconté. C’est mon métier, je suis médecin du travail. Écouter, ausculter, vacciner, notifier, produire des statistiques. Mais aussi : soulager, rassurer. Et soigner. Avec le traitement adéquat. »

couv-luzLuz

Ed. Syros. Collection Rat noir (2012) Dès 14 ans

Premier dimanche des vacances d’été. Luz claque la porte de chez elle, furieuse après ces adultes qui restent à table jusqu’au milieu de l’après-midi, qui rient et qui boivent trop. Légèrement grisée par le soleil brûlant, l’adolescente gagne les rives de la Volte où se prélassent des groupes de baigneurs. Elle rencontre bientôt Thomas, un élève de troisième qu’elle connaît peu mais qui lui plaît, accompagné d’une amie. Tous trois décident de se rendre jusqu’à un point d’eau difficile d’accès, mais beaucoup moins fréquenté…